Premier jour, première désillusion, je traverse un couloir de travailleurs qui me sépare de l’entrée du bâtiment de l’intercommunale de déchets et au lieu d’une réponse à mon bonjour amical, je dois me contenter de mines circonspectes et peu bavardes. Mon magnifique ensemble de travail enfilé, j’embarque dans le camion que l’on m’indique. Mes collègues du jour sont François, chauffeur au regard un peu vaseux, et Pascal mon comparse à l’arrière du camion qui a pour particularité de ne jamais déposer un sac poubelle dans la benne mais de le lancer de toutes ses forces afin de bien faire « splitcher » le liquide douteux qui y baigne.

 

Ensuite les journées de travail se suivent mais ne se ressemblent pas. Tout dépend de l’équipe sur laquelle on tombe, la matière à ramasser (papier/carton, sacs, PMC, biodégradables, verre), la taille de la tournée, etc. Une constante tout de même, il s’agit comme on pouvait s’y attendre, d’un boulot relativement pénible. Lever à 5h45 le matin, départ des camions à 6h45, pause de 10 minutes dans le camion pour manger le repas de midi à 9h, vidage du  camion à la décharge et fin de la tournée entre 13 et 15h. On a donc son après-midi pour soi mais on pas l’énergie de faire grand-chose. Après deux semaines, j’étais content de terminer, pourtant j’ai bénéficié de conditions météo assez favorables : ni pluie, ni grosses chaleurs. Selon les dires de mes collèges, travailler quand il fait chaud (odeurs  nauséabondes) ou quand il fait froid (mains gelées) c’est encore autre chose. D’autant plus qu’eux font se boulot toute l’année. Cette pénibilité permet d’expliquer le recours constant à l’humour dans ce travail. C’est une sorte d’échappatoire qui permet de créer un esprit de franche camaraderie entre les différentes équipes. Et même si l’humour facile et de premier degré n’est pas votre tasse de thé, on s’y fait très vite parce que ça fait partie du package et parce que quelque part ça coule de source dans ce métier de faire des vannes douteuses…

 

Ce qui m’a le plus marqué c’est les personnes avec qui j’ai travaillé. La plupart des éboueurs sont vraiment chaleureux et sympathiques quand on fait l’effort d’aller vers eux, ce qui implique quand même de s’exprimer en « plat vlooms », l’ABN (algemeen beschaafd nederlands) n’étant pas en  vigueur ici. Et contrairement à ce qu’on pourrait penser, la plupart font ce boulot par choix et non parce qu’il s’agit de la seule chose qu’ils sont capables de faire, loin de là. La lourdeur du travail est en effet compensée par un salaire attractif et des journées de travail réduites. Mais comme partout il y a aussi des crétins, comme par exemple les deux lascars que je me suis tapé pour ma deuxième journée de travail. Au cours de notre tournée on passe devant une femme voilée qui promène son gosse. Bart me dit alors qu’on pourrait écraser la « macaque »   mais son comparse au volant s’empresse d’ajouter  que cette « saloperie » risque de salir les roues du camion. Et lorsqu’on repasse devant elle en revenant, comme s’il était encore nécessaire d’ajouter une petite couche xénophobe, Bart m’interpelle en me demandant comment ça se fait que cette « macaque » est en rue parce que normalement « ils » ne travaillent pas, mais bien vite, et avec la pertinence qui le caractérise, il trouve la solution, sans doute qu’elle va au CPAS pour aller chercher ses alloc’…Soupir. J’oscille entre dégoût et sincère pitié. D’autre part, je ne peux nier que la majorité des éboueurs d’Interza (intercommunale des déchets de Zaventem et communes avoisinantes) ont une certaine « sensibilité » flamande. En témoignaient les stickers VL collés sur les casiers ou sur les camions. Mais en grattant un peu on se rend compte que c’est plus par norme sociale que par conviction. D’ailleurs, les équipes étaient assez représentatives de la Flandre black-blanc-beur, et ce sans que cela ne pose le moindre problème. La plupart des « flamands de souche » me semblaient relativement ouverts. Cela ne leur posait par exemple aucun problème de travailler en français lorsqu’un membre de l’équipe n’était qu’en début de cursus à la  Huis van het nederlands.

 

La tournée du jour finie, on se dirige vers la décharge qui se trouve dans un zoning industriel de Grimbergen. Le camion commence par se mettre sur la « balance » pour procéder à la pesée. En moyenne cela tournait entre 10 et 15 tonnes (quand on divise par deux on sait ce que chaque chargeur à porté sur une journée…). Ensuite on procède au vidage. Une belle vidéo est bien plus parlante qu’un long discours, donc je vous invite à visionner la petite vidéo ci-dessous pour voir de quoi il s’agit.

 

 

Anecdote assez interpellante, après avoir ramassé des sacs PMC toute la journée, un éboueur  n’hésite jamais à jeter ses canettes par la fenêtre direction le bord de route. On n’est donc pas éboueur par conviction écologique…

 

J’avais postulé pour ce job pour diverses raisons, bon salaire (10€/heure), travail en extérieur, rêve de gosse de sauter sur la petite plateforme à l’arrière du camion en marche, expérience potentiellement enrichissante, rencontre d’un milieu de travail à l’opposé de celui auquel me prépare mes études,… Et je dois dire que j’ai été pleinement satisfait à tous les niveaux. Au bout de deux semaines j’étais assez fatigué mais j’ai quitté ce job avec une petite pointe de nostalgie mélancolique quand même. J’ai travaillé pendant deux semaines dans un « monde » qui autrement me serait resté inconnu. On voit de temps en temps passer un camion dans sa rue mais on peut difficilement imaginer tout ce qui se trame dans ce monde « caché ». Cette plongée dans le monde des poubelles m’a permis de prendre la mesure d’une organisation qui se charge de nous débarrasser de ce qui nous encombre et nous dégoûte. Les éboueurs font un travail de l’ombre mais comme vous le dira tout napolitain qui se respecte, ô combien précieux. On ose en effet à peine imaginer nos rues après un mois de grève du ramassage des ordures. Les éboueurs méritent donc mieux que les regards pleins de pitié des mémères et le dédain des passants dégoûtés. N’hésitez donc pas à les saluer amicalement (mais sans paternalisme dégoulinant de misérabilisme bon teint) ou à nouer vos sacs correctement. Rien de pire en effet dans la vie de l’éboueur moderne que le sac qui se déchire en plein lancement…

 


Spécial dédicace donc à Pascal, François, Bart, Vincent, Guido, Bert, Rudy, Abdouslam, Jurgen, Aloïs, Erwin, David, Badr et Ivo. INTERZA REPRESENT!