Les appels au grand soir du capitalisme, à la création d'un nouveau système, sont légions, quoique plus parmi les lecteurs des journaux que, soyons équitables, parmi les journaux eux-mêmes. Pourtant, il est assez évident que ces considérations ont déjà été faites pour chaque crise économique depuis Marx, qu'elles n'ont, de manière assez évidente, jamais été suivies d'effet et que la fin du capitalisme ne viendra pas plus cette fois-ci. Un grand changement de système (qui pourrait arriver un jour) aurait sans doute une crise économique comme catalyseur. Cependant, tant que sera aussi rare le consensus entre deux opposants au capitalisme sur ce qu'il convient de faire à la place, il n'est pas très risqué d'affirmer que les changements seront infinitésimal, si changement il y a.

La presse abreuve ses lecteurs matin et soir (sur Internet) sur les dernières variations des bourses mondiales. Si cela a encore un certain sens pour des journaux spécialisés comme L'Écho, cela n'en a aucun pour des journaux à vocation généraliste, comme Le Soir ou La Libre. La variation journalières des cours de bourses a autant d'impact sur notre vie quotidienne que la variation quotidienne du prix de la pomme de terre, c'est-à-dire très peu. Bien sûr, les tendances à long terme (et certains cas, rares, de variations énormes sur une journée) ont un impact important sur l'économie, mais la publication quotidienne de petites variations est purement désinformatrice, puisqu'elle "noie" l'information intéressante (c.-à-d. de moyen ou long terme). L'information économique générée autour de l'activité financière est énorme, et il est sans doute très tentant pour un journal d'utiliser cette source inépuisable d'articles sensationnalistes et vite écrits. Une fois encore, l'information de qualité du Soir et de La Libre éclate au grand jour.

Il y a quelques jours, Mr. Di Rupo appelait à créer une commission d'enquête parlementaire sur la crise financière actuelle. Il déclarait, en substance, être favorable à l'économie "réelle" mais(/et ?) vouloir réglementer l'industrie financière qui n'a aucun rapport avec la susmentionnée économie "réelle" et qui vient de causer de graves troubles économiques. Cette analyse faisait écho à un éditorial de La Libre, et probablement à bien d'autres articles et éditoriaux que je n'ai pas eu le bonheur de lire. Cette analyse me semble fondamentalement biaisée ou stupide, dans la mesure où une chose ne peut pas être ET sans rapport aucun avec une autre chose ET avoir un impact sur cette autre. On n'accuse pas un vase plein (de problèmes) de remplir un autre vase vide tout en prétendant qu'il n'y a aucun canal ou tuyau qui va de l'un à l'autre. Comme l'inquiétude des épargnants de Fortis et de Dexia l'a montré, il peut y avoir, et il y aura, un impact de la crise financière sur le reste de l'économie. Et il y a donc un lien entre l'économie financière et le reste de l'économie. Ce lien est d'ailleurs une des clés du système économique actuelle: l'économie financière prend l'argent là où il se trouve et le donne là où il est nécessaire (quoique de manière beaucoup moins philanthropique que Robin des Bois). Sans lien financier, l'argent de l'épargnant ne lui apporte rien de plus pour vivre demain, celui qui veut acheter une maison ne trouve pas d'emprunt, l'entreprise n'a pas d'argent pour créer des emplois, l'État ne peut pas emprunter pour assurer ses services au citoyen, etc. Bien sûr, les activités de la finance sont bien plus complexes que ces quelques exemples basiques, mais ceci est vrai pour tout ensemble d'organisations, qu'elles s'occupent de théâtre ou de beurre. Il est certain que la crise actuelle nécessite une réforme de l'industrie. Mais il serait dommageable pour tous que le politique soit aveugle aux avantages de l’économie financière et à la part importante de la croissance mondiale qui est due aux récentes innovations financières, y compris les « subprime ». La compétence d’une commission d’enquête parlementaire fondée dans l’esprit des élucubrations di-rupienne me semble donc en doute.

Quand de graves problèmes frappent un pan de l’économie, il est normal que des critiques virulentes soient émises (encore qu’elles manquent souvent pour des activités plus « sympathiques » que la finance). Mais il serait agréable de lire des critiques fondées et des analyses un tout petit plus élaborées.