700 milliards de dollars. Et moi, et moi, et moi ?
par Cab, vendredi 3 octobre 2008 à 18:46 | International | #45 | rss
Comme l’a déjà fait remarquer Adrien dans son précédent billet, il faudrait être sourd, aveugle ou illettré pour ne pas avoir noté qu’alors que l’industrie du porno semble bien se porter, le monde financier traverse une crise financière sans précédent (puisque les économistes estiment que la comparaison avec la crise de 1929 est limitée). Si j’ai cru bon de rédiger un second article sur la question, c’est que, d’une part, le problème est de taille et mérite dès lors qu’on s’y appesantisse et que d’autre part, j’étais sur le point de coucher mes idées sur papier virtuel lorsqu’Adrien posta son billet. D’abord, pour ceux qui n’auraient pas compris grand-chose à cette crise – ce qui serait tout à fait compréhensible, nous ne sommes pas tous des économistes – je vous propose de lire cet excellent pdf concocté par le non moins excellent Rue 89. La lecture de celui-ci vous fera comprendre que la raison fondamentale de cette crise réside dans un manque total de modération et de discernement dans le chef de plusieurs acteurs majeurs du monde financier (pour faire simple, les banques et les gendarmes des banques).
En effet, à mon sens et pour nuancer les propos d’Adrien, (mais je peux me tromper, a fortiori parce que je ne suis pas économiste), la crise actuelle tient au fait que le secteur financier s’est précisément déconnecté de l’économie réelle et a dès lors abandonné son rôle de financement de celle-ci (bien entendu, cela n’affecte pas uniformément et complètement l’ensemble du système). Cela fait au moins deux ans que divers auteurs tirent régulièrement la sonnette d’alarme, dénonçant la perte totale de repères de traders trop occupés à « faire de l’argent avec de l’argent ». Je pense que c’est en ce sens que la critique dirupiennee doit être comprise : le monde financier a perdu les pédales, croyant que la richesse pouvait être produite par un simple jeu d’écritures comptables et financières sans se soucier de la provenance de cet argent, du risque qu’il représente, ... Ce constat semble être partagé par l’ensemble des personnalités compétentes en la matière. Dès lors, il me semble un peu difficile de le nier : c’est bien la déconnection avec l’économie réelle qui provoque la crise, celle-ci ne constituant pour finir qu’un retour brutal aux valeurs réelles.
D’aucuns pointent le manque de (auto-)régulation causée par la déréglementation néolibérale anglo-saxonne comme raison principale de cette déconnection, n’en déplaise au Commissaire européen au marché intérieur et aux services financiers, l’Irlandais Charlie McCreevy. Lorsque je dis « anglo-saxonne », j’entends que ce sont principalement les Etats-Unis et la Grande-Bretagne qui sont à l’origine de ce processus, le reste du monde (Europe continentale comprise) se contentant d’un rôle de suiveur. Comme le souligne Adrien, certains n’hésitent pas à profiter de l’occasion pour annoncer la mort du système capitaliste et libéral (les deux étant même souvent utilisés comme synonymes). Je crois, comme lui, que c’est aller un peu vite en besogne.
Il faut ainsi d’abord préciser que « libéralisme » est un mot particulièrement polysémique (surtout quand, en plus, on utilise son équivalent anglais). Moi qui me réclame souvent du libéralisme (et non du néo- ou de l’ultralibéralisme), il m'arrive d'objecter à certains de mes interlocuteurs qui me comparent à G.W. Bush que le libéralisme « originel » n’aurait jamais accepté le système capitaliste actuel. Depuis Reagan, on a vidé ainsi de leur substance les lois antitrust américaines, censées protéger le marché contre les monopoles. Résultat : il n’y a jamais eu une aussi grande concentration économique. Il suffit, pour s’en convaincre, de constater que l’industrie informatique dont le réel démarrage de masse se fait dans les années 80’ est truffée de monopoles (faut-il citer les Google, Intel, Microsoft, … ?). Jamais n’y a-t-il eu à ma connaissance dans l’ensemble des secteurs de l’économie, autant de fusions, rachats, etc. donnant naissance à des holdings, consortiums et autres groupes gigantesques, disposant de fonds nettement supérieurs à ceux de certains Etats. Cette situation est particulièrement préoccupante pour un libéral puisqu’elle menace à la fois le bon fonctionnement du marché, la capacité d’action des Etats, et peut-être encore plus fondamentalement, les libertés. Comment peut-on en effet parler de liberté dans le domaine informatique lorsque 95% du marché est détenu par une seule et même firme ?
Il en va de même à mon sens du système financier. La dérégulation est à la mode depuis les années 80’, date du retour en force des conservateurs. Il va de soi à mes yeux que le marché ne doit pas être excessivement entravé mais qu’il ne faut pas pour autant le laisser se suffire à lui-même. Il faut des règles dans tout système et surtout, que chaque acteur soit conscient des fondements de ces règles, ce qui n’apparaît plus être le cas depuis peu de temps dans le monde financier : « Les créances que l’on génère sont pourries ? Qu’à cela ne tienne ! On va les découper en plein de petites créances qu’on va essaimer dans l’ensemble du système de façon à "répartir" le risque ! ». Oui, mais un risque inconsidéré, réparti ou non, abstrait ou non, reste un risque inconsidéré. Il est dès lors un peu scandaleux que les gouvernements commencent à sauver des banques peu scrupuleuses de la faillite. C’est dans cette optique qu'un site est apparu sur la Toile sur lesquels les internautes peuvent faire état de créances pourries qu’ils aimeraient que le gouvernement américain rachète. On ne peut que donner raison à cette boutade : pourquoi pas nous en effet ?
Selon moi, le système a besoin, pour se refonder, de quelques faillites, comme celle de Lehman Brothers. Il ne faut pas que l’on puisse se dire que, quoi que l’on fasse, le gouvernement interviendra : c’est non seulement inique mais également dangereux. Au contraire, pour que l’on « réinvente » le système financier, il faut une purge, un passage à vide, … bref, une crise réelle qui force le monde financier à remettre en question la logique actuelle. Il n’est même pas sûr que la vraie crise soit déjà passée ou que le plan de sauvetage américain puisse l’éviter et, quelque part, c’est rassurant. Il ne faut surtout pas que l’on conserve ces mauvaises habitudes parce qu’on a réussi à amortir la crise.
En ce sens, le Président français a, une nouvelle fois (par opportunisme probablement, mais quand même), adopté la réaction adéquate en réclamant un sommet international sur la refondation du système financier mondial. On ne peut qu’espérer que ce sommet n’accouche pas d’une souris et que des mesures strictes soient adoptées à l’encontre des spéculateurs les moins scrupuleux. J’estime pour ma part qu’il ne faudra pas hésiter à prévoir de fortes sanctions (amendes, dommages et intérêts, prison, …) à l’encontre des conseils de direction d’entreprises qui se permettent de jouer ainsi avec les économies de la planète, empochant des millions en une journée sans lever un pouce, simplement parce qu’ils ont trouvé une niche extrêmement rentable mais tout à fait virtuelle et abstraite. Le jour où l’on verra le FBI perquisitionner dans les locaux de gros groupes financiers non pas en raison de faits de corruption mais parce qu’ils ont fait n’importe quoi avec l’argent qu’on leur a confié ; on pourra raisonnablement se dire qu’une crise comme celle qui nous subissons actuellement ne pourra plus se produire (et l’expression « prendre ses responsabilités » si chère à notre Premier Ministre commencera à prendre sens).
Il faut également (mais je rêve probablement éveillé) remettre en question l’absence de multilatéralisme américain dans les matières économiques (mais aussi politiques, bien qu’il s’agisse d’un autre débat). En effet, s’agissant du leader économique dans un monde mondialisé, nous ne pouvons nous permettre de le laisser prendre tout seul des décisions qui nous affectent tous. Espérons que Barack Obama, s’il devient Président, aura le courage de rendre son pays plus prompt à la concertation internationale.
Enfin, pour en revenir à notre plat pays, dans ce contexte, l’appel à la manifestation pour le pouvoir d’achat et à la grève de lundi lancé par les syndicats belges est ridicule. Soit les syndicalistes sont tout fait idiots, soit ils savent pertinemment que, vu la conjoncture, le gouvernement n’a aucune marge de manœuvre en ce sens et dès lors ils sont irresponsables. Pourquoi vouloir absolument ajouter aux crises politiques et financières une crise socio-économique ? A quoi bon faire croire que la situation est améliorable à court terme ? À moins que le but de cette journée ne soit d'envoyer un signal au gouvernement pour qu'il cesse ses chamailleries communautaires et s'occupe de problèmes concrets, il serait temps de faire preuve d’un peu de pédagogie et d’expliquer au peuple qu’il n’y a plus d’argent et qu’il faut se préparer pour des mois voire des années de vache maigre. Heureusement que Jésus est notre ami...
En effet, à mon sens et pour nuancer les propos d’Adrien, (mais je peux me tromper, a fortiori parce que je ne suis pas économiste), la crise actuelle tient au fait que le secteur financier s’est précisément déconnecté de l’économie réelle et a dès lors abandonné son rôle de financement de celle-ci (bien entendu, cela n’affecte pas uniformément et complètement l’ensemble du système). Cela fait au moins deux ans que divers auteurs tirent régulièrement la sonnette d’alarme, dénonçant la perte totale de repères de traders trop occupés à « faire de l’argent avec de l’argent ». Je pense que c’est en ce sens que la critique dirupiennee doit être comprise : le monde financier a perdu les pédales, croyant que la richesse pouvait être produite par un simple jeu d’écritures comptables et financières sans se soucier de la provenance de cet argent, du risque qu’il représente, ... Ce constat semble être partagé par l’ensemble des personnalités compétentes en la matière. Dès lors, il me semble un peu difficile de le nier : c’est bien la déconnection avec l’économie réelle qui provoque la crise, celle-ci ne constituant pour finir qu’un retour brutal aux valeurs réelles.
D’aucuns pointent le manque de (auto-)régulation causée par la déréglementation néolibérale anglo-saxonne comme raison principale de cette déconnection, n’en déplaise au Commissaire européen au marché intérieur et aux services financiers, l’Irlandais Charlie McCreevy. Lorsque je dis « anglo-saxonne », j’entends que ce sont principalement les Etats-Unis et la Grande-Bretagne qui sont à l’origine de ce processus, le reste du monde (Europe continentale comprise) se contentant d’un rôle de suiveur. Comme le souligne Adrien, certains n’hésitent pas à profiter de l’occasion pour annoncer la mort du système capitaliste et libéral (les deux étant même souvent utilisés comme synonymes). Je crois, comme lui, que c’est aller un peu vite en besogne.
Il faut ainsi d’abord préciser que « libéralisme » est un mot particulièrement polysémique (surtout quand, en plus, on utilise son équivalent anglais). Moi qui me réclame souvent du libéralisme (et non du néo- ou de l’ultralibéralisme), il m'arrive d'objecter à certains de mes interlocuteurs qui me comparent à G.W. Bush que le libéralisme « originel » n’aurait jamais accepté le système capitaliste actuel. Depuis Reagan, on a vidé ainsi de leur substance les lois antitrust américaines, censées protéger le marché contre les monopoles. Résultat : il n’y a jamais eu une aussi grande concentration économique. Il suffit, pour s’en convaincre, de constater que l’industrie informatique dont le réel démarrage de masse se fait dans les années 80’ est truffée de monopoles (faut-il citer les Google, Intel, Microsoft, … ?). Jamais n’y a-t-il eu à ma connaissance dans l’ensemble des secteurs de l’économie, autant de fusions, rachats, etc. donnant naissance à des holdings, consortiums et autres groupes gigantesques, disposant de fonds nettement supérieurs à ceux de certains Etats. Cette situation est particulièrement préoccupante pour un libéral puisqu’elle menace à la fois le bon fonctionnement du marché, la capacité d’action des Etats, et peut-être encore plus fondamentalement, les libertés. Comment peut-on en effet parler de liberté dans le domaine informatique lorsque 95% du marché est détenu par une seule et même firme ?
Il en va de même à mon sens du système financier. La dérégulation est à la mode depuis les années 80’, date du retour en force des conservateurs. Il va de soi à mes yeux que le marché ne doit pas être excessivement entravé mais qu’il ne faut pas pour autant le laisser se suffire à lui-même. Il faut des règles dans tout système et surtout, que chaque acteur soit conscient des fondements de ces règles, ce qui n’apparaît plus être le cas depuis peu de temps dans le monde financier : « Les créances que l’on génère sont pourries ? Qu’à cela ne tienne ! On va les découper en plein de petites créances qu’on va essaimer dans l’ensemble du système de façon à "répartir" le risque ! ». Oui, mais un risque inconsidéré, réparti ou non, abstrait ou non, reste un risque inconsidéré. Il est dès lors un peu scandaleux que les gouvernements commencent à sauver des banques peu scrupuleuses de la faillite. C’est dans cette optique qu'un site est apparu sur la Toile sur lesquels les internautes peuvent faire état de créances pourries qu’ils aimeraient que le gouvernement américain rachète. On ne peut que donner raison à cette boutade : pourquoi pas nous en effet ?
Selon moi, le système a besoin, pour se refonder, de quelques faillites, comme celle de Lehman Brothers. Il ne faut pas que l’on puisse se dire que, quoi que l’on fasse, le gouvernement interviendra : c’est non seulement inique mais également dangereux. Au contraire, pour que l’on « réinvente » le système financier, il faut une purge, un passage à vide, … bref, une crise réelle qui force le monde financier à remettre en question la logique actuelle. Il n’est même pas sûr que la vraie crise soit déjà passée ou que le plan de sauvetage américain puisse l’éviter et, quelque part, c’est rassurant. Il ne faut surtout pas que l’on conserve ces mauvaises habitudes parce qu’on a réussi à amortir la crise.
En ce sens, le Président français a, une nouvelle fois (par opportunisme probablement, mais quand même), adopté la réaction adéquate en réclamant un sommet international sur la refondation du système financier mondial. On ne peut qu’espérer que ce sommet n’accouche pas d’une souris et que des mesures strictes soient adoptées à l’encontre des spéculateurs les moins scrupuleux. J’estime pour ma part qu’il ne faudra pas hésiter à prévoir de fortes sanctions (amendes, dommages et intérêts, prison, …) à l’encontre des conseils de direction d’entreprises qui se permettent de jouer ainsi avec les économies de la planète, empochant des millions en une journée sans lever un pouce, simplement parce qu’ils ont trouvé une niche extrêmement rentable mais tout à fait virtuelle et abstraite. Le jour où l’on verra le FBI perquisitionner dans les locaux de gros groupes financiers non pas en raison de faits de corruption mais parce qu’ils ont fait n’importe quoi avec l’argent qu’on leur a confié ; on pourra raisonnablement se dire qu’une crise comme celle qui nous subissons actuellement ne pourra plus se produire (et l’expression « prendre ses responsabilités » si chère à notre Premier Ministre commencera à prendre sens).
Il faut également (mais je rêve probablement éveillé) remettre en question l’absence de multilatéralisme américain dans les matières économiques (mais aussi politiques, bien qu’il s’agisse d’un autre débat). En effet, s’agissant du leader économique dans un monde mondialisé, nous ne pouvons nous permettre de le laisser prendre tout seul des décisions qui nous affectent tous. Espérons que Barack Obama, s’il devient Président, aura le courage de rendre son pays plus prompt à la concertation internationale.
Enfin, pour en revenir à notre plat pays, dans ce contexte, l’appel à la manifestation pour le pouvoir d’achat et à la grève de lundi lancé par les syndicats belges est ridicule. Soit les syndicalistes sont tout fait idiots, soit ils savent pertinemment que, vu la conjoncture, le gouvernement n’a aucune marge de manœuvre en ce sens et dès lors ils sont irresponsables. Pourquoi vouloir absolument ajouter aux crises politiques et financières une crise socio-économique ? A quoi bon faire croire que la situation est améliorable à court terme ? À moins que le but de cette journée ne soit d'envoyer un signal au gouvernement pour qu'il cesse ses chamailleries communautaires et s'occupe de problèmes concrets, il serait temps de faire preuve d’un peu de pédagogie et d’expliquer au peuple qu’il n’y a plus d’argent et qu’il faut se préparer pour des mois voire des années de vache maigre. Heureusement que Jésus est notre ami...

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