Quoi qu'on pense de ce genre de projets, une formation préalable est indispensable pour que sur place les choses se passent au mieux ou le moins mal possible, c'est selon. Or, force est de constater que, bien souvent, la préparation est fort légère voir inexistante. Pourtant le fait de partir dans un pays dont la culture est très différente et le niveau de vie bien moins élevé n'est pas quelque chose qu'on doit prendre à la légère. La coopération au développement, même "light", nécessite une préparation solide. Alors que les coopérants professionnels sont aujourd'hui, et pour la plupart d'entre eux, porteurs d'un diplôme universitaire (ou autre) centré spécifiquement sur la coopération au développement, on a tendance à penser que des jeunes qui partent plein de bonnes intentions dans le sud pour trois semaines n'ont pas besoin de véritable préparation. Tout se passe comme s'ils étaient naturellement (parce qu'ils sont jeunes et plein de bonnes intentions) capables de gérer ce genre de situations. Par ailleurs, quand on participe à ce type de projets, le minimum serait de connaître au moins quelques rudiments de la culture et de la langue locale. Or, cette exigence n'est pas toujours respectée non plus, loin de là. Enfin, il faut insister sur l'importance de l'âge et des qualifications des participants, ainsi que sur la durée du voyage/projets. On ne peut bien sûr pas comparer la participation d'un pré-pubère de 17 ans, encore en milieu scolaire, à un projet de deux semaines, avec celle d'une licenciée en gestion de 25 ans qui part pour 6 mois. Ces trois éléments, l'âge, la durée et la qualification ne sont pas à négliger. Il faut en effet éviter de partir trop jeune, sans aucune qualification et pour une durée ridiculement courte. Partir à 17 ans avec beaucoup d'idéalisme et de naïveté c'est le "casse-pipe assuré" et cela n'est souhaitable pour personne: le participant lui-même qui risque de vivre une grosse désillusion et le pays d'accueil qui n'est pas vraiment respecté quand on lui envoie des "coopérants" en herbe.

 

Un deuxième point que je souhaiterai développer c'est l'état d'esprit avec lequel on se lance dans ce genre de projets. Combien de fois n'ai-je pas entendu des jeunes qui partent dans le sud et qui annoncent fièrement et naïvement qu'ils vont construire un dispensaire, une école ou un barrage. Comme si les gens là-bas n'en étaient pas capables! D’où l'importance de la formation préalable, afin d'éviter les désillusions et les malentendus sur place! En réalité, les chantiers et les plaines d'animations sont surtout un "prétexte" pour rencontrer et vivre au jour le jour avec des "autochtones" dans leur pays et leur culture. Et c'est là que se situe, selon moi, le positif de ce genre d'expériences (j'aurai l'occasion d'y revenir plus tard). Ceux qui partent dans le sud doivent bien avoir cette idée de "prétexte" à l'esprit car croire que leurs quelques coups de truelles hasardeux ou de bricolage bon-enfant vont changer quoi que ce soit, c'est se mentir à soi même, c'est se donner bonne conscience gratuitement et à bon compte. Ce qui va changer c'est surtout eux et les gens qu'ils vont rencontrer sur place. Mais ce n'est pas ces ridicules gouttes d'eau qui vont développer des pays en voie de développement. Développement, le mot est lâché! C'est sans doute le nœud du malentendu. En effet, tous ces "camps" ne sont pas des projets de développement mais des projets d'échange culturel. Pourtant c'est encore souvent comme cela qu'on les présente ou qu'on les vit. On se donne alors bonne conscience et les gens sont admiratifs devant celui qui consacre ses vacances à un projet dans le sud, alors que c'est surtout un projet pour lui-même et les gens qu'il côtoiera sur place. Il ne faut pas se leurrer, c'est aussi (et peut-être surtout) pour soi-même qu'on part, cela n'a rien de mal, mais il faut savoir le reconnaître. Or ce n'est pas vraiment le cas lorsqu'on présente sa participation comme un acte généreux et citoyen en faveur du "développement" d'un pays du sud. Néanmoins, il est certain que l'échange culturel est quelque chose d'extrêmement positif car aujourd'hui encore subsistent des idées toutes faites sur les autres continents, leur culture et leur niveau de vie. Beaucoup d'africain s'imaginent l'Europe comme un eldorado où tout le monde se ballade en BMW et ou l'argent se ramasse à même le sol, tandis que les européens gardent l'image-type de l'africain pauvre, analphabète, primitif et sous-développé. Les stéréotypes perdront donc de leur éclat et la connaissance de la culture de l'Autre ira croissant, on ne peut que s'en réjouir.

 

Certes, le travail manuel ou l'animation d'une plaine sont des "prétextes" intéressants pour réaliser un échange culturel fructueux. Mais il serait peut-être opportun de réfléchir comment on pourrait développer plus spécifiquement le coté échange culturel puisque c'est de cela qu'il s'agit finalement. Si le but final c'est l'échange pourquoi ne pas centrer les camps sur cela spécifiquement et en augmenter la profondeur et l'intensité.

 

Ce que je regrette, vous l'aurez compris, c'est notamment l'état d'esprit dans lequel on s'envole pour la misère. Et plus précisément, le fait qu'on part souvent sous les tropiques pour apporter sa petite pierre au "développement" du sud sans se poser de questions quant aux causes structurelles de cette misère, qui font qu'aujourd'hui encore on qualifie ces pays de pays "en voie de développement". Les responsabilités sont partagées entre le nord et le sud dans des proportions qui font l'objet de vifs débats dont on ne parlera pas ici. Néanmoins, on ne peut nier que nos pays occidentaux ont une part importante de responsabilité dans la situation du continent africain. Le refrain est bien connu mais il est toujours d'actualité: les puissances occidentales exploitent le continent africain par le biais d'un circuit économique déséquilibré et l'obligent à rembourser une dette injuste, et parallèlement à cela, nous consacrons une partie des recettes de cette exploitation et de cette créance injuste à la coopération au développement pour nous donner bonne conscience. Les participants d'un camp chantier ou d'animation ne sont pas responsables de cette injustice mais ils devraient tout au moins en être conscients, et songer peut être à réserver leur énergie et leur argent pour participer aux mouvements qui réclament l'abolition de la dette et un circuit économique plus juste. On peut faire les deux à la fois me diront certain. C'est évident, mais à choisir entre partir dans un camp de ce type ou agir dans les mouvements précités, la deuxième solution me paraît la plus pertinente. Et si on veut vraiment partir dans le sud, alors il faut le faire avec respect, c'est-à-dire avec le plus possible d'humilité et de professionalisme.

 

Enfin, il faut signaler que les sommes d'argent investies dans ce genre de "vacances" sont souvent conséquentes, pourquoi dès lors ne pas laisser aux "professionnels" de la coopération leur métier, quitte à les soutenir financièrement avec les deniers épargnés. Ces derniers sont sans doute les seuls susceptibles de mener à bien de véritables projets de développements (soins de santé, enseignement, coopératives agricoles,…). Ces projets ne seront que des gouttes d'eau dans un océan certes, mais pas des fausses gouttes d'eau au parfum de bonne conscience. Par ailleurs, le "temps libéré" par l'abandon de ce genre de projets permettrait d'une part de s'engager dans les mouvements qui revendiquent un circuit économique plus juste et l'annulation de la dette du tiers-monde, et d'autre part il serait toujours loisible à ceux qui le souhaitent, en espérant qu'ils soient nombreux et bien formés, de partir à la rencontre d'une autre culture de participer à des "vacances" visant à promouvoir l'échange culturel entre deux continents.

Pour conclure, cette appréciation critique je dirais encore que s'il est tout à fait intéressant de vouloir partir à la rencontre de l'Autre (avec un grand A) sous les tropiques, il ne faut pas oublier que nous avons la chance (même si cela n'est pas toujours perçu comme cela) de vivre dans un pays multiculturel (à défaut d'être interculturel) et que l'Autre dans toute sa diversité est ici aussi et à portée de main. Rien ne sert donc d'être ouvert sous couvert d'exotisme en partant en Afrique, si l'on ne fait pas l'effort de l'être ici aussi.