Replantons le contexte : au cas où vous ne le sauriez pas encore, nous subissons une crise financière d’une ampleur sans précédent, dont les effets économiques commencent à se faire ressentir. Pendant ce temps, à quoi jouent nos hommes politiques ? A tirer la couverture à eux, comme à l’accoutumée. Alors, bien sûr, ça existe dans tous les pays, mais quand même…

Ainsi que je l’ai déjà exposé dans ces colonnes – je radotte, je sais –, notre structure politique est ainsi faite que, sauf quelques (très, trop ?) rares exceptions, aucun homme politique n’a la stature ni la réelle volonté d’être un homme d’Etat. Au moins trois éléments structurels expliquent cela : la division de la Belgique en un trop petit nombre d’entités fédérées (puisque s’il y en avait davantage (style 50 comme aux USA), l’intérêt du fédéral serait nettement supérieur), la scission des partis politiques (c’est THE élément explicatif de la tendance centrifuge belge puisque cette scission a mené à la création de deux opinions publiques tout à fait distinctes) et la proximité entre deux élections. Tout cela fait que nos dirigeants ne sont plus intéressés que par les miettes de pouvoirs qu’ils peuvent grapiller le plus facilement. Pour avoir du pouvoir, il doivent se constituer un ancrage électoral qui n’est précisément plus asseyable au niveau fédéral. Ce n’est même plus souhaitable pour un politique, sauf s’il espère rayonner à l’international (exemple-type : Didier Reynders).

Pourquoi rappelle-je tout cela ? parce qu’il me semble qu’à nouveau la Belgique dérape. On aurait cru que la crise  financière allait permettre au gouvernement de se stabiliser, de faire oublier un temps le conflit communautaire (en attendant les prochaines élections), de donner envie aux partis politiques de se serrer les coudes, d’apprendre à Monsieur 800000 voix d’autres expressions française que « prendre ses responsabilités » … mais non ! C’eut été trop beau ! Que font les Belges en cas de crise ? Ils se livrent à des guéguerres stériles, ils préparent des stratégies électorales, ils s’envoient des piques, … Jugez plutôt :


  • Côté francophone :
    • Le MR, qui a commencé le premier à aiguiser ses armes, a lancé une attaque en règle contre son faux-vrai ennemi de toujours, le PS ; attaques peu originales par ailleurs puisqu’elles consistent à dénoncer les « affaires » socialistes1

    • Le PS quant à lui s’empresse de riposter en surfant sur la crise financière en faisant croire
1) que seule l’éradication du libéralisme permettra d’arrêter la crise à la racine,  
2) que le PS n’est absolument pas responsable, après 20 ans de pouvoir, du caractère « libéral » de la Belgique,
3) que quand le PS est au pouvoir, l’économie est stable.

Oui, je sais ça prête à sourire (voire à rire), mais Di Rupo est très sérieux et se la joue très énervé quand il dit cela. Il faut dire qu’il doit se refaire une santé politique, étant de plus en plus contesté à la tête du Boulevard de l’Empereur… Le parti est par ailleurs très mal pris avec son décret mixité qui s’avère être une erreur – ce que j’ai toujours pensé, ce que le ministre en charge (Christian Dupont) a d’ailleurs reconnu.

    • En tout cas ce décret mixité permet de faire éclater au grand jour la mésentente qui visiblement existe depuis un moment entre PS et CDh. Le CDh est en effet mal pris électoralement parlant : son quasi cartel avec le PS l’empêche de l’attaquer ouvertement. Or, s’agissant d’un parti de gauche (ou en tout cas dont la rhétorique est de gauche), il a peu de chance de prendre des voix au MR et doit donc cannibaliser la gauche (et donc le PS) pour récolter davantage de suffrages. Notons qu’à l’instar de Di Rupo, Madame Non semble également de plus en plus contestée en tant que présidente…

    • Je ne vais pas parler d’Ecolo dont le rôle d’opposition frise parfois l’irresponsabilité, en particulier en ces temps de crise gouvernementale au sommet. Réclamer la démission d’un Premier Ministre que le pays a mis un an à nommer, qui plus est en temps de crises (communautaire et financière) me semble particulièrement dangereux…

  • Côté flamand, c’est encore pire ! Le conflit communautaire semble être revenu, tel un boomerang, dans la figure des partis.
    • Ainsi, le CD&V marche sur des œufs depuis la scission de son cartel avec la N-VA (qu’on n’entend plus pour l’instant d’ailleurs), ce qui n’empêche pas ses lieutenants de commettre de nombreuses bévues. Outre l’affaire retentissante qui ébranle en ce moment notre ami Yves (et tout le gouvernement) (cf  infra), rappelons que le Ministre de la Justice, Jo Vandeurzen, s’est également illustré récemment dans une affaire similaire de pression sur la justice…

    • De son côté, l’Open VLD se livre à un petit jeu de mesquine politique politicienne.  Cherchant à se présenter comme les « meilleurs » Flamands, le parti essaye de profiter de la perte de crédibilité du CD&V sur le plan communautaire, et plus particulièrement de celle de Kris Peeters2 qui s’est bien rendu compte qu’il devrait calmer ses ardeurs nationalistes s’ils voulait obtenir la moindre concession francophone. Du coup, alors que la question communautaire semblait en sommeil, Marino Keulen, le Ministre flamand de l’Intérieur, Open VLD, a réitéré son refus de nommer les trois bourgmestres francophones des communes à facilités de la périphérie bruxelloise. Kris Peeters, mal pris, a bien été obligé d’admettre au Parlement flamand que son ministre avait bien agi, ce qui constitue une victoire symbolique dudit Keulen.

Mais les autres grands pontes de l’Open VLD ne restent pas en place pour autant. Outre les « deguchteries » quasi mensuelles de notre Ministre des Affaires étrangères (sans oublier les soupçons de délit d’initié le concernant) qui contribuent à rendre notre pays un peu moins crédible chaque jour sur la scène internationale, nous avons également un Patrick Dewael (le Ministre de l’Intérieur) soupçonné de nominations abusives au sein de son ministère. Quant à Annemie Turtelboom, la Ministre de la Politique de migration et d’asile, elle est également sur la sellette concernant son attitude très « tout ou rien » sur la question des demandeurs d’asile.

    • Le SP-A semble, lui, anéanti par sa dernière défaite aux élections et peine à se constituer une nouvelle génération d’élite politique.

Voilà donc ce qui à mes yeux, me permet de dire que je vis dans un pays où la politique se résume à une lutte entre paysans (que les paysans qui liraient ces quelques lignes ne se sentent pas attaqués pour autant...) pour leurs petit pré carré au détriment de l’Etat, et surtout de la population. Je me dis parfois que je devrais me désintéresser de la politique belge tant elle me déçoit…




1 Je note au passage que je ne comprends pas d’ailleurs que le PS continue à couvrir Me Uyttendaele et le Cabinet de révisorat d’entreprise Daerden qui constituent à tout le moins des conflits d’intérêts préoccupants dans un Etat de droit.  Ne pas se débarrasser de casseroles aussi encombrantes et flagrantes me semble être une très grosse erreur de leur part…
2  Le Ministre-Président flamand CD&V, qui est un peu le clone politique (surtout sur le plan communautaire) de Yves Leterme avant son arrivée à la Rue de la Loi et qui est co-président du dialogue entre communautés sur la réforme éventuelle de l’Etat.



[Màj] À l'heure où j'écris ces lignes, Yves Leterme serait en train de présenter sa démission (ainsi que celle de tout le gouvernement) pour la ... 4e fois depuis août 2007 suite au Fortisgate ! Mes premières impressions en vrac :

- Je souhaite aux actionnaires de Fortis qui ne semblent pas comprendre grand chose à l'idée d'intérêt supérieur de l'État que BNP Paribas se retire de Fortis, laissant la banque en faillite. J'aimerais aussi qu'on lapide Maître Modrikamen :)

- Dans cet évènement, il y a de quoi écrire un billet sur l'absurdité de l'indépendance de la justice. Comment se fait-il qu'une Cour puisse se permettre de faire capoter un accord politico-économique, risquant ainsi de foutre l'économie du pays par terre, sans aucun risque de sanction ? Je pense de plus en plus qu'à l'instar de ce qu'avait proposé Sarko lors des présidentielles française, il faudrait pouvoir poursuivre des juges en cas de décision déraisonnable de leur part.

-Rappelons la relativité de la séparation des pouvoirs en Belgique, ne serait-ce que parce que la composition Conseil Supérieur de la Justice est décidée par le gouvernement.

- Cette démission ressemble à une manoeuvre politique destinée à sauver la face pour le gouvernement, surtout qu'on ne voit pas bien quels partis pourraient remplacer la pentapartite, ni quelles personnalités pourraient remplacer nos ministres. Le cas de Leterme en particulier, Premier ministre obligé par ses 800000 voix en Flandre dans le premier parti flamand, paraît assez épineux.

- Mon pronostic (même si les prévisions en politique, surtout belge, sont toujours assez hasardeuses) est que le Roi va refuser la démission du gouvernement ou alors le maintenir en affaires courantes jusque juin 2009 où des éléctions fédérales anticipées auront lieu en même temps que les régionales.